L’essor des technologies intelligentes modifie profondément la façon dont les individus cherchent, découvrent et agissent sur l’information. Pour les directeurs marketing et les dirigeants, il ne s’agit plus de se demander si le SEO est « mort », mais plutôt de comprendre comment s’adapter à une ère où la visibilité se répartit entre assistants pilotés par IA, outils multimodaux et parcours utilisateurs fragmentés.
Deux forces alimentent cette transformation : l’accélération technologique et l’adoption croissante de nouveaux comportements de recherche par les générations plus jeunes.
Quand ces tendances se conjuguent, les indicateurs traditionnels de réussite — positions de mots‑clé, volumes de trafic et clics — perdent de leur portée.
Ce qui importe désormais, c’est la capacité à détecter où la visibilité se réoriente, à comprendre comment les décisions se forment plus en amont du tunnel, et à concevoir des stratégies adaptatives qui maintiennent la présence d’une marque au sein d’un écosystème numérique en expansion.
La rupture en cours
La sortie de ChatGPT a cristallisé un point de bascule pour le marketing digital. En quelques mois, la génération de contenu par IA s’est démocratisée, offrant aux utilisateurs de nouvelles manières d’obtenir des réponses, d’évaluer des offres et de préparer des décisions.
Le débat professionnel s’est emballé autour d’appellations telles que SEO, GEO (Generative Engine Optimization) ou AIEO, mais l’étiquette importe moins que l’ampleur structurelle du changement.
Gartner anticipe une baisse d’environ 25% des volumes de recherche traditionnels à mesure que les utilisateurs se tournent vers des plateformes et assistants alimentés par IA. Même si une réduction de 25% appliquée à une base aussi vaste que celle de Google reste chiffrée en trillions de requêtes, ce glissement suffit à fragiliser des modèles de trafic historiques.
Cela ne signifie pas la fin du référencement, mais plutôt une métamorphose d’Internet. Les usages de recherche et de consommation de l’information évoluent au rythme des technologies qui les rendent possibles.
Pourquoi la visibilité se transforme
Les moteurs technologiques
La recherche n’est plus confinée à un champ de saisie. Google a déployé des surfaces comme Circle to Search, Lens, les AI Overviews et le Mode IA. Des plateformes telles que Perplexity et ChatGPT se positionnent comme des outils de découverte à part entière. Chacun de ces points d’entrée redéfinit le parcours utilisateur, souvent en contournant la page de résultats classique.
Les moteurs utilisateurs
Ce mouvement est accéléré par les comportements générationnels. Lors d’un événement Search Central Live à Bangkok, des données ont montré que la génération Z n’abandonne pas complètement Google au profit de TikTok ou d’autres alternatives, contrairement aux idées reçues. Elle adopte au contraire les fonctionnalités enrichies par IA à un rythme supérieur aux autres groupes d’âge. Déjà, une recherche sur dix initiée par un utilisateur Gen Z commence par Circle ou Lens, et près d’un cinquième de ces recherches a un caractère commercial.
La leçon est limpide : la génération montante interagit avec le web de façon multimodale, mêlant reconnaissance d’images, voix, vidéo et assistance IA. Les parcours pilotés par des mots‑clé purs laissent place à une exploration non linéaire et riche en médias.
Le nouveau parcours d’achat : l’entonnoir sombre
Pendant des années, le marketing a conceptualisé l’entonnoir comme une succession linéaire : notoriété, considération, décision. Aujourd’hui, cet entonnoir se fissure.
Des intermédiaires basés sur l’IA — ChatGPT, Perplexity, ou les synthèses de Google — résument, classent et interprètent l’information avant que l’utilisateur n’atteigne un site de marque. Souvent, la recherche et l’arbitrage se déroulent entièrement au sein de ces intermédiaires.
Parallèlement, le contenu produit par les pairs prend une importance disproportionnée. Des fils Reddit, des listes comparatives et des études de cas tierces sont régulièrement intégrés aux réponses générées par IA.
Ce système élargit le nombre de sources influentes tout en réduisant la probabilité d’un passage direct sur le site de la marque.
Le résultat est un « dark funnel » : des décisions d’achat se construisent à travers des parcours fragmentés et opaques, échappant aux outils de suivi traditionnels. Pour les dirigeants, cela signifie que l’influence d’une marque doit dépasser les actifs propres et embrasser l’ensemble des sources utilisées par les modèles d’IA pour former leurs réponses.
Repenser les indicateurs de succès organique
Pendant près de vingt ans, le succès en SEO s’est résumé à un petit ensemble de métriques : position sur des mots‑clé, trafic organique et taux de clics. Dans un environnement de recherche piloté par l’IA, ces mesures deviennent insuffisantes.
Trois évolutions majeures se distinguent :
- Effet inter‑canal : Le SEO sert souvent de premier point de contact, même s’il n’apparaît pas sur le dernier clic. Des outils comme GA4 permettent désormais d’analyser combien d’utilisateurs ont rencontré une marque initialement via la recherche organique avant de revenir par un accès direct, via les réseaux sociaux ou par des canaux payants. Cela repositionne le SEO comme un moteur de visibilité à l’échelle du mix marketing.
- Présence dans les citations générées par IA : Être mentionné dans une synthèse IA n’entraîne pas systématiquement un clic, mais impacte la perception et la considération. Le succès doit intégrer la capacité d’apparaître dans ces sorties, même lorsque le parcours utilisateur n’inclut pas la visite d’un site.
- Visibilité par thématique : Les recherches pilotées par IA restituent l’information à un niveau thématique plutôt qu’en correspondant uniquement à des mots‑clé isolés. Suivre la visibilité par sujet, l’étendue de la couverture et la qualité des sources devient plus pertinent que de mesurer la position d’un seul mot.
Des métriques historiques comme la « position moyenne » dans Google Search Console deviennent de moins en moins fiables. Les citations IA sont souvent consignées comme position n°1, quel que soit le contexte, ce qui déforme la lecture de la performance.
Priorités stratégiques pour les dirigeants
Les mutations que provoque l’IA dans la recherche sont structurelles et non conjoncturelles. Les décideurs ne peuvent les traiter comme des turbulences passagères. Il faut créer de la résilience et de l’adaptabilité dans les organisations marketing en mettant en œuvre cinq priorités :
1. Auditer le trafic et la visibilité pilotés par l’IA
Il est indispensable de dresser d’abord un état des lieux de l’impact actuel de l’IA sur l’activité. Même si les références provenant d’outils IA représentent encore une part modeste du trafic organique, elles constituent un canal émergent avec des caractéristiques propres.
- Action concrète : Utiliser GA4 ou Looker Studio pour segmenter les visites provenant de plateformes comme ChatGPT, Gemini ou Copilot. Ces sources apparaissent souvent sous la forme de « referral » dans les analytics ; des filtres regex aident à les isoler précisément.
- Intérêt : Considérer le trafic IA comme un canal distinct permet d’analyser les pages d’entrée, les conversions et les revenus associés, plutôt que de l’étiqueter comme « divers ».
- Regard dirigeant : Intégrer le trafic IA dans les discussions stratégiques rehausse sa valeur aux yeux du conseil d’administration et facilite la justification d’investissements futurs (outils, contenus, partenariats).
2. Surveiller le marché, pas seulement la performance interne
Une erreur fréquente consiste à interpréter toute baisse de trafic comme un défaut d’exécution. Souvent, la cause est une contraction de la demande sur les canaux de recherche traditionnels.
- Action concrète : Confronter les impressions organiques et payantes pour un même ensemble de mots‑clé. Si les deux diminuent, la raison est liée à la demande et non à l’exécution. Recouper avec Google Trends permet de visualiser une baisse de volume au niveau du marché.
- Intérêt : Cette méthode déplace le récit de « notre SEO est en retard » vers « notre marché évolue ». La nuance est essentielle pour préserver la confiance des parties prenantes.
- Regard dirigeant : Les directeurs marketing qui distinguent les changements de marché des lacunes opérationnelles auront des échanges plus précis avec la direction générale sur la réaffectation des ressources et la gestion du risque.
3. Investir en haut de l’entonnoir à l’échelle de l’écosystème
Les modèles d’IA puisent de plus en plus leurs informations sur des sites tiers, des avis et des forums communautaires. La visibilité s’étend donc au‑delà du domaine propriétaire d’une marque.
- Action concrète : Mettre en place un programme visant à obtenir des mentions dans des contextes tiers crédibles : annuaires sectoriels, listes de comparaison de produits, forums d’utilisateurs et communautés spécialisées.
- Intérêt : Être présent dans ces espaces externes augmente la probabilité d’apparaître lorsque un modèle d’IA synthétise des options, même si l’utilisateur ne visite jamais le site de la marque.
- Exemple : Pour une marque de voyage, il ne suffit plus d’apparaître sur les pages « meilleurs hôtels » des grands sites ; il faut aussi figurer dans des fils Reddit, des vidéos YouTube et des blogs susceptibles d’être cités par des modèles d’IA.
- Regard dirigeant : Il faut élargir la notion de SEO : passer d’une optimisation du domaine à une stratégie de visibilité dans l’ensemble de l’écosystème. Ce n’est pas une tâche marginale, mais une extension fondamentale du périmètre.
4. Repenser l’entonnoir et les parcours clients
L’entonnoir linéaire classique est obsolète. Les utilisateurs naviguent aujourd’hui via des parcours fragmentés qui mêlent découverte passive (réseaux sociaux, vidéos, avis pairs) et évaluation assistée par IA.
- Action concrète : Cartographier la manière dont les intermédiaires IA modifient chaque étape de votre entonnoir. Identifier les intentions de recherche absorbées par les synthèses IA et celles pour lesquelles l’interaction directe avec la marque diminue.
- Intérêt : Certaines catégories de requêtes peuvent être entièrement « perdues » au profit d’intermédiaires IA. Repérer ces angles morts tôt permet d’explorer des voies alternatives : amplification sociale, partenariats éditoriaux ou distribution payante ciblée.
- Exemple : Un éditeur de logiciel B2B peut constater que la requête « meilleur CRM pour PME » est de plus en plus traitée par des synthèses citant des rapports d’analystes et des comparateurs tiers. Pour rester visible, l’éditeur doit prioriser ces références externes plutôt que de compter uniquement sur ses fiches produits.
- Regard dirigeant : Les directeurs marketing doivent conduire l’organisation à concevoir une présence orchestrée sur un patchwork de parcours, plutôt qu’à protéger un entonnoir unique.
5. Mesurer la valeur indirecte et l’effet inter‑canal
Le SEO a toujours influencé des canaux au‑delà du dernier clic ; la disruption IA rend la quantification de cette influence encore plus urgente.
- Action concrète : Exploiter les fonctionnalités d’exploration de GA4 pour suivre les sessions organiques en premier contact qui se convertissent ensuite via un canal direct, social ou payant. Créer des segments personnalisés afin d’isoler l’effet inter‑canal.
- Intérêt : Ces preuves démontrent comment le SEO alimente le mix marketing plus large, même lorsque les conversions sont attribuées ailleurs, et renforcent l’argumentaire en faveur de l’investissement durable dans la visibilité.
- Exemple : Un distributeur peut découvrir que 40% des achats « directs » ont été initiés par une session organique plusieurs semaines auparavant. Sans cette quantification, la valeur réelle du SEO serait sous‑estimée.
- Regard dirigeant : Documenter la valeur indirecte permet de repositionner le SEO d’un poste de coût vers un véritable levier de croissance, donnant aux dirigeants un poids supplémentaire dans les discussions budgétaires.
Remarque finale sur l’exécution
Ces priorités ne sont pas des actions ponctuelles. Ce sont des disciplines continues qui doivent évoluer avec les comportements des utilisateurs et les progrès technologiques. Les dirigeants qui intègrent ces pratiques dans le rythme opérationnel de leur organisation seront mieux armés pour adapter leur stratégie, justifier des investissements et préserver la visibilité à l’ère de l’IA.
L’agenda des dirigeants
Évaluer votre exposition au risque
Le niveau de risque dépend de votre public. Les organisations orientées vers des consommateurs jeunes et exposées au mobile constatent déjà une adoption rapide des outils de recherche fondés sur l’IA. Pour les entreprises B2B opérant dans des environnements fermés, le changement peut être plus progressif, mais il est inévitable.
Vérifier les promesses des prestataires
En période de rupture, les acronymes se multiplient. Ce qui compte, ce n’est pas qu’un prestataire appelle sa pratique SEO, GEO ou autrement, mais qu’il présente des stratégies mesurables pour maintenir la visibilité dans des écosystèmes pilotés par l’IA.
Adopter l’agilité opérationnelle
Une feuille de route figée sur 12 mois n’est plus pertinente. Les stratégies de recherche assistée par IA doivent être adaptatives, alimentées en continu par les données et réactives aux nouveaux entrants et aux innovations techniques.
La visibilité au‑delà de la recherche réclame de nouveaux indicateurs
Le SEO n’est pas mort. Il se transforme en une discipline plus large, centrée sur la visibilité d’expérience, où la présence de la marque doit couvrir les modèles d’IA, les outils de recherche multimodaux et des parcours utilisateurs fragmentés.
Pour les dirigeants, le défi n’est pas de s’accrocher aux anciens indicateurs ou cadres, mais d’admettre que le web se reconfigure et qu’explorer ce nouveau terrain implique incertitude et risque.
Ceux qui redéfiniront leurs métriques, diversifieront leur présence et s’aligneront sur l’évolution des usages conserveront non seulement leur position face à la disruption, mais pourront aussi en tirer un avantage compétitif durable à l’ère de l’IA.
Ressources complémentaires :
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